Bonus : Romain Ternaux et les Punaises de Lit

Romain Ternaux, romancier, auteur de « Croisade apocalyptique » (chez Dub édition) et de « L'histoire du Looser devenu Gourou » (aux Forges de Vulcain) n'a décidément pas de chance avec plus petit que lui. Il livre un deuxième dessin au Projet Arche (une punaise de lit), et le couple avec un texte inédit.
Belle lecture.
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Arche 0241 — Punaise de lit (18 – 11 – 2015) ; par Romain Ternaux

Jour après jour, je me levais boursouflé aux quatre coins des membres. Apparemment, une bande de moustiques me faisait ma fête pendant la nuit. Hé, Romain, c’est quoi ces piqûres ? Ouais, ça faisait peur. Des rangées entières de boutons qui démangeaient. La famille moustique au complet faisait des excursions orgiaques sur mes bras, et je ne me réveillais même pas ! Bon, au début, je n’ai absolument rien fait pour y remédier. Du coup, ça a empiré… Y en avait sur mes jambes, dans mon dos, et même sur mes pieds.

Mon gros orteil était carrément bleu ! J’ai acheté un diffuseur anti-moustiques, ça n’a rien changé. On m’a dit que c’était sûrement une araignée. Une grosse araignée. Très grosse. J’ai regardé le pus jaune qui grattait, je me suis mis à flipper. Une tarentule du Brésil était entrée dans mon appartement !

Il fallait que je la débusque dans tout ce bordel minimaliste qui me servait de chambre à coucher. En fait, elle ne pouvait que se cacher dans les piles de vêtements vaguement rangés dans les armoires. J’avais un vieil aspirateur en fin de vie, alors je l’ai branché dans l’espoir de la mettre à mort. Ça faisait un bruit de dingue ! En équilibre sur un tabouret, j’ai inspecté un à un tous les habits. Je tirais les morceaux de tissu du bout des doigts, et j’avançais tremblant le tuyau bruyant. La tension montait au fur et à mesure que les compartiments se vidaient, j’avais l’impression qu’un monstre allait me sauter au visage, façon Alien.
Mais je n’ai rien trouvé.
Rien du tout.

Pourtant, les nuits continuaient de passer et les dégâts n’arrêtaient pas. J’avais plus de pustules sur le corps qu’un crapaud d’Afrique australe. Je me réveillais à trois heures du matin en sueur, à allumer la lumière et à regarder si l’araignée n’était pas sur les murs, voire dans mes draps.
Mais il n’y avait rien.

Je devenais dingue, quoi ! J’en étais à me demander si l’ennemi de la nuit n’était pas moi-même, à me poinçonner la peau dans mon sommeil. Un genre de Fight Club version Horla.
Et puis, sur Internet, j’ai trouvé.
Recherche : « Répulsifs à araignées », et de fil en aiguille, de forums en blogs et de site spécialisés en plateformes commerciales, la cause de tout cela. Piqûres de moustiques sans moustiques, boutons d’araignées sans araignées, ennemis nocturnes sans sommeil. C’était signé !
Nom de la coupable : Cimex lectularius, alias la (salope de) punaise de lit. Ou plutôt les (sales engeances de traînées de saloperies de) punaises de lit, parce qu’il y en avait combien ?
« Une punaise de lit peut pondre jusqu’à quinze œufs par jour. »
Argh !
Le site expliquait en gros : « Très fréquente avant la Deuxième Guerre mondiale, la punaise de lit est un parasite qui a quasiment disparu grâce à l’utilisation massive du dichlorvos. L’interdiction de ce produit chimique pour des raisons écologiques a permis la réapparition de la punaise dans les années 1990. »
Je hais l’écologie !
« De la taille d’un pépin de raisin, les punaises de lit fuient la lumière et se cachent dans les endroits sombres pendant la journée. Elles ne sortent que la nuit, attirées par le gaz carbonique que l’homme rejette quand il dort. »
Pire que des chauve-souris vampires, les bordels !
« Les punaises de lit ne transmettent pas de maladies. »
Encore heureux !
« La présence de punaises de lit n’est pas liée à l’hygiène. On peut même en trouver dans des hôtels de luxe. »
Merci bien !
« Elles s’attrapent le plus fréquemment dans des lieux à usages communs comme les chambres d’hôtels ou les laveries. »
Enfoirés de clochards du lavomatic !
« Tout seul, il est quasiment impossible de venir à bout des punaises de lit. »
Argh, argh, argh !
« Dans des cas de sur-infestation, des immeubles entiers ont dû être rasés. »
Argh, argh, argh, argh, argh, argh, argh…
« Des solutions existent. Faites appel à l’un de nos professionnels pour éviter la condamnation de votre habitat. »

Pfiouw, je me suis précipité directement à l’adresse indiquée. Une entreprise de désinsectisation chapeautée par la municipalité. C’était dans un coin paumé, dans un immeuble paumé au milieu d’une cour paumée. Vraiment, ça faisait peur ! Des panneaux de travaux un peu partout, « Attention ! », « Danger ! » C’était censé être le QG de la lutte contre l’insalubrité, j’étais pas dans la merde ! Un gros monsieur moustachu m’a reçu, il avait l’air complètement à l’ouest. Très détendu, le gars, j’aurais peut-être dû l’attacher à mon matelas pour lui apprendre son métier ! J’étais en train de me gratter partout, et il m’a joyeusement expliqué qu’ils allaient mettre deux semaines à intervenir. Et surtout, que ça me coûterait 230 €. Oui, 230 € pour un seul passage, sans aucune garantie.
Je me suis barré vite fait.

Sur les forums que j’avais visités, les Internautes parlaient de 60 € pour deux passages (les œufs sont quasiment indestructibles, il faut normalement revenir deux semaines après en cas d’éclosions, je sais que c’est dégueulasse.) Mais je me suis rendu compte que c’étaient des messages postés en 2008. En un peu plus de 5 ans, voyant la prolifération des punaises et la détresse qui se répandait, les enculés avaient multiplié leurs tarifs par dix, le bon filon ! Nouveau fléau capitalisto-biblique, pourquoi ça m’arrivait à moi ? Autant vous dire que les 230 €, je ne les sentais pas, et surtout, je ne les avais pas.

Alors, j’étais là, à ruminer ma haine au supermarché, quand j’ai vu les insecticides.
Il y en avait qui étaient spécialisés contre ces saloperies ! Bon, bien sûr, pas de dichlorvos dans la composition. Je suis retourné sur Internet pour me renseigner, parce que je sentais venir l’arnaque : est-ce que cette marque était vraiment efficace ? Apparemment, ça l’était. Peut-être même trop, une sombre histoire d’intoxication de chats leur collait au cul. D’un autre côté, la rumeur voulait que les punaises de lit aient muté : l’utilisation impropre d’insecticides aurait renforcé leur génome, rendant inefficaces tous les produits du commerce…
On allait bien voir !

J’ai aspergé toute ma chambre, le spray en entier ! D’ailleurs, c’était peut-être pas une super idée : j’avais la tête qui tournait, ma gorge me faisait super mal ! Un peu d’aération, puis dodo.
Miracle le lendemain : plus aucune piqûre !
Déprime le surlendemain : de nouveau des piqûres… Pourtant, j’avais tout quadrillé jusqu’aux moindres recoins !
J’ai racheté le produit, j’en ai acheté d’autres, j’ai acheté toute la gamme ! Il y avait même un créateur de brouillard chimique ! Tu le places au milieu de la pièce, sur un tabouret, tu appuies sur le bouton, pcccchhhh, une fumée se dégage vers le plafond. C’est beau, un véritable champignon atomique de gaz ! J’ai imaginé la joie des punaises, dans le pire des cas d’immunisation, à admirer le show avec des lunettes de soleil. Hé, venez voir, le gros con nous offre un spectacle son et lumière !

Non, il fallait que ça marche…
Tu fermes la portes, tu laisses agir deux heures, tu aères. Mais rebelote dans les jours qui ont suivi, plus aucune piqûre, puis des piqûres. Peut-être encore plus agressives ! Ça les aurait agacées, les insecticides ? La théorie défaitiste du nouveau génome battait son plein dans ma tête, alors j’ai décidé d’être plus méthodique. La chambre avait été passée au crible chimique, d’accord. J’avais jeté un premier matelas, la plupart de mes vêtements, et lavé tout le reste à 90 degrés, d’accord. Mais j’ai examiné l’autre matelas, celui sur lequel je dormais, et j’ai vu les taches noires ! Celles des déjections, signe de l’infection, des punaises faisaient caca depuis l’intérieur ! Je l’ai jeté aussi, racheté des sprays, un chiffon sur le nez, je me croyais dans Starship Troopers, toujours plus de gaz, toujours plus de champignons atomiques, et ma tête qui tournait, ma gorge qui grattait et mes yeux qui pleuraient. J’ai acheté un lit d’appoint gonflable et j’ai dormi dans ma cuisine pendant plusieurs semaines. J’ai laissé la fenêtre de ma chambre ouverte pour qu’elles se prennent l’hiver dans la trompe.

Je crois que maintenant, j’en suis définitivement débarrassé.
Haha, je vous ai bien eues, saloperies !
Ouais…
Attendez, ça me gratte le bras, là…
Merde…
Se procurer les romans de Romain Ternaux : 

http://dubeditions.com/portfolio/croisade-apocalyptique-romain-ternaux/http://www.auxforgesdevulcain.fr/collections/litteratures/lhistoire-du-loser-devenu-gourou/